Freegate : liberté en danger !
Mardi, 08 Janvier 2013 19:19

Bloquer la publicité sur Internet sans vous en informer, telle était la dernière idée Freemeuse du Fai Free à l’attention de ses freenautes. Les articles sur le sujet sont légions et le débat est lancé. Un seul cependant a retenu toute mon attention, celui de Benjamin Bayart intitulé : Free porte-t-il atteinte à la neutralité du Net en filtrant la publicité ?

L’auteur, dont la réputation de défenseur d’un Internet libre et ouvert n’est plus à démontrer, pointe du doigt le véritable problème posé par l’initiative de Free. Le blocage de la publicité n’affecte pas le réseau, mais le contenu transporté par ce réseau. La publicité, c’est du contenu, pas du tuyau. Et il n’est pas utile de s’interroger sur les qualités de ce contenu, il suffit de considérer que s’en est un. L’analyse de Benjamin Bayart peut aussi être dépouillée de ses aspects les plus techniques, le plus important dans cette affaire n’étant pas de savoir comment le blocage est réalisé, mais plutôt de constater qu’il est possible de modifier le contenu d’une page avant de la présenter à l’internaute, selon que l’on est client de tel ou tel fournisseur d’accès à Internet (FAI), que l’on dispose de telle ou telle box...

Imaginons un instant que votre petite amie décide de vous photographier nu sous la douche et de vous envoyer cette photo par mail le lendemain (ou le contraire). Imaginons toujours que son mail vous parvienne, filtré par votre FAI, et qu’en lieu et place de votre superbe corps d’athlète, devant le carrelage blanc et le pommeau de douche, s’étale mollement une vaste zone blanche détourée à la hache ? A moins que ce mail ne soit directement considéré comme dangereux et supprimé, ou que votre copine ne soit arrêtée, emprisonnée, torturée… Imaginons que chaque article sur Wikipédia soit modifié, édulcoré, censuré avant d’apparaître sur votre écran… Imaginons encore des pages web modifiées à la volée au prétexte de respecter ou pas, que sais-je : les animaux, les enfants, les femmes, les homosexuels, les ouvriers, les patrons, la droite, la gauche, les OGM, le nucléaire, les pauvres, les putes, les borgnes, les nains volants ou les insectes nécrophages… Imaginons encore le buraliste qui s’emploierait à découper des articles dans votre journal avant de vous le vendre ? Imaginons que votre téléviseur s’occupe de sélectionner les programmes que vous seriez autorisé à regarder ? Imaginons que votre téléphone se mette à produire des silences dès lors que votre conversation tournerait autour d’un sujet politiquement incorrect ? Imaginons que votre voiture se décide à tourner à gauche quand vous aviez décidé d’aller à droite, que votre GPS fasse disparaître une ville de la carte au prétexte qu’elle serait moins touristique, polluée ou majoritairement communiste ? Imaginons encore que, de son propre chef et sans raison, votre console de jeu refuse de vous laisser accéder à un jeu, que votre ordinateur vous empêche d’utiliser tel ou tel logiciel ?

Qu’un site Internet s’interdise d’évoquer tel ou tel sujet, ou qu’il privilégie tel ou tel autre ne me choque pas, bien au contraire. Informer c’est choisir. Personne ne peut me contraindre à le visiter ou pas, à l’apprécier ou pas. S’informer c’est aussi choisir. En revanche, que mon FAI s’interpose entre ma requête et la page que je vais finalement consulter après qu’il ait pris soin d’en modifier le contenu est particulièrement dangereux et parfaitement attentatoire à ma liberté.

Ceux qui me suivent savent qu’il n’y a pas de publicité sur mon site et qu’il n’y en aura jamais (1). Il n’y a pas non plus de trackers. C’est un choix que j’assume. Je souhaite que mes visiteurs puissent profiter du contenu de ce site sans être surveillés et/ou agressés par des annonces commerciales. Ils savent aussi que j’utilise, comme Benjamin Bayart, l’extension AdBlock qui me permet de surfer sans devoir supporter les montagnes de publicités présentées sur d’autres sites (C’est mon choix) qui ont décidé d’opter pour un autre modèle que le mien (C’est leur choix). La publicité est un contenu, j’insiste sur ce point. Elle peut plaire, ou déplaire, mais ne peut être censurée par défaut, parce qu’elle fait partie intégrante de la page visitée au même titre qu’un  article, une photo…Le rôle d’un FAI est de me permettre d’accéder à l’ensemble des sites présents sur Internet dans leur intégralité, certainement pas de sélectionner, modifier, amputer, corriger, ni même censurer ce que l’auteur du site a choisi de publier, publicités comprises. Le travail du FAI s’arrête dès lors que la page que je souhaite consulter est apparue sur mon écran dans sa totalité (2). C’est tout ce qu’on lui demande et c’est tout ce qu’il devrait être autorisé à faire, par la loi si nécessaire. Dès lors, il m’appartient ensuite d’apprécier le contenu de la page que je visite et d’en accepter tout ou partie, comme il m’appartient d’interdire ou pas à mes enfants l’accès à certains programmes télévisés, à certains jeux…

Finalement,  la publicité n’est dans cette affaire, que la partie immergée d’un iceberg autrement plus dangereux pour le paquebot web. La tentation est grande, en effet, pour de nombreux FAI, de réduire la liberté de communication et d’information en ligne à leurs propres intérêts, voire à leurs propres services, opinions, volontés... En modifiant préalablement le contenu des pages présentées à ses clients, Free a démontré qu’il était possible de changer le fond et la forme sans perturber outrageusement le support. Cette action scandaleusement liberticide et ipso facto parfaitement contraire aux droits fondamentaux reconnus par les lois de la République (3) pourrait malheureusement n’être que la première d’une longue série…

Alors, plutôt que de s’interroger sur leur misérable petite existence, j’aurais apprécié que les nombreux représentants des sites qui se sont offusqués de cette action de Free aient au moins la décence de prendre d’abord en considération la liberté de leurs lecteurs, la vôtre, la nôtre, celle qui nous manquera bien plus que Facebook lorsque nous en serons privés. Et que dire d’une ministre et d’un gouvernement qui ignore à ce point les fondements de notre République et ses valeurs les plus profondes…

Notes :

1. Le Canard Enchaîné existe sans la publicité depuis 1915. Wikipédia compte sur la générosité de ses lecteurs et bien d’autres médias proposent des informations de qualité sur le modèle de la gratuité. D’autres ont recours à la publicité. Il m’appartient, à moi et moi seul, citoyen libre du monde, de visiter ces sites ou pas, d’apprécier ou pas, de regarder les publicités ou pas…

2. C’est ainsi qu’OVH, hébergeur et aussi FAI, se contente d’acheminer les informations sollicitées depuis n’importe quel endroit dans le monde vers votre ordinateur, sans aucun filtrage. Octave Klaba, son fondateur a bien compris que son activité était de permettre l’accès à Internet et donc de travailler sur les tuyaux sans se préoccuper des contenus ou des « services ». Avec la mise en place d’un VPN géolocalisé dès le mois prochain, OVH deviendra aussi le seul FAI qui permettra de consulter des pages abusivement réservées aux américains (Hulu par exemple) sans obligation de passer par un VPN tiers…Plus d’infos dans cet article sur Numérama.

3. Voir la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dans son article XI