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Apparente présentation finie et figée de la réalité, de ce qui est ou a été, d’une action, d’un geste, d’une attitude qui se déroule à distance, par une captation procédurale et technique du sensible, de la lumière, des formes, des espaces, des matières, la photographie reste pourtant éminemment vivante et semble plus que jamais toujours en mouvement.
Indicielle, iconique ou symbolique, l’image photographique n’est jamais le réel, tout au plus peut-elle le figurer. Empreinte, elle n’est pas le doigt. Pas même ce qu’il en reste, tout ou partie. Et quelle partie ? Trace ? Qui saura la suivre ? Quel homme ? Quel peuple ? Quel système ? Vestige alors ? Débris, morceau, fragment, la photographie semble devoir subir cette perpétuelle tyrannie d’un réel qu’elle est censée, ne serait-ce qu’un millième de seconde, pour une infime partie, pouvoir montrer, transmettre, tel qu’il est ou a été.
Contrainte par la technologie, manipulée par le photographe, interprétée par le spectateur, l’image photographique, composée, décomposée, recomposée, jamais en entéléchie, conserve sa puissance. Se jouant du réel que l’on croit si facilement pouvoir saisir, immobiliser, pour l’offrir aux yeux de tous, elle immortalise finalement l’instant choisi en lui conférant une vie éternelle, une continuelle vibration.

La photographie numérique avec ses algorithmes, son immatérialité première, impalpable, ni pelliculée, ni chimique, nous montre une nouvelle voie. Son pixel, ce « picture element », cette plus petite unité mesurable de la photographie, cette particule élémentaire, est dynamique. Inactivé, il n’apparaît pas. Mobilisé par le photographe, pendant la prise de vue ou lors de sa manipulation informatique, il exulte. Tour à tour sombre et lumineux, véritable caméléon, coloré ou transparent, petit et rond, gros et carré, creux ou bosselé, mat ou brillant, il est mobile, déformable, malléable comme la glaise, jamais perdu, jamais créé, toujours transformable. Sensible, il devient tactile lorsqu’il est imprimé. Accompagné, il se positionne et rayonne, conférant à ses congénères une dimension nouvelle. Il est incontestablement doté d’une puissance de figuration. Que les impulsions électriques qui l’ont fait naître viennent à disparaître, il retournera au néant, ce code numérique dont il ne sort que pour être visionné, admiré, projeté dans l’encre sur les plus beaux papiers. Au contraire de son homologue argentique, né du bitume de Judée, de l’huile de lavande et des halogénures d’argent, il peut, après manipulation informatique, devenir transparent et laisser voir à travers lui. Parce que le pixel peut être translucide, l’image numérique propose une stratification informationnelle qui lui confère une profondeur inégalée. Pixel après pixel, couche après couche, d’additions en soustractions, de corrections en ajustements, la photographie devient matière et peut être travaillée. Et chaque étape du processus peut subsister, transparaître. En laissant voir à travers elle, cette image nous offre alors un balayage infini de propositions. Elle présente un réel tout en étant elle-même un réel possible.
Sur le tirage, on le croit immobile. Après tout, n’a-t-il pas été capturé ? N’était-ce pas lors d’une séance de prise de vue où l’opérateur ne cessait de répéter : « Ne bougeons plus ! ». Le pixel traité, le voilà fixé. En noir et blanc, il paraîtra plus immobile encore. Ce serait faire peu de cas du spectateur. Regardé, jaugé, critiqué, plébiscité, de droite, de gauche, d’en haut ou d’en bas, voilà qu’il reprend vie. Vue sous cet angle, sous tel autre, irisation, scintillement, un peu d’empathie et il change de couleur, de forme, séducteur. De noir, de blanc, il devient gris. Jamais ce qu’il est, n’étant que ce que l’on veut qu’il soit, dans une infinité de propositions, le pixel attire le Regardeur vers le Référent , l’œuvre, l’auteur. Les pixels s’agitent, s’adaptent, se transforment, s’opposent, se complètent, s’agrégent. Reçus, ils sont encore produits. Défiant le temps et l’espace, ils transforment le passé en présent, l’ailleurs en ici, maintenant et inversement. Dans ce perpétuel mouvement vibratoire du réel perçu dans l’image photographique, lors de la prise de vue, de la composition, du traitement, pour finir sous le regard du spectateur, le pixel apparaît comme l’élément déterminant, à la fois tout et partie, message essentiel, noyaux de l’atome, point nodal d’une vision qu’il recompose à l’infini.
Au quotidien, je considère la photographie comme une technique capable d’artialiser le réel et la photographie numérique comme une innovation technique décuplant cette capacité par un traitement du réel consécutif à la prise de vue. Il s’agit ainsi pour moi de montrer comment une rupture dans nos méthodes de transmission (passage de la photographie argentique à la photographie numérique) suscite une mutation dans les mentalités et les comportements, en d’autres termes comment le passage d’une technologie à l’autre modifie l’interaction technique/art et le regard du spectateur.
Dès les premières heures de la photographie, les artistes, peintres et sculpteurs du XIXème siècle se divisèrent en deux camps. Certains ne virent dans les premiers essais photographiques que reproduction sèche et froide de la nature. D’autres admirèrent la merveilleuse précision des détails et l’admirable dégradation des teintes qui produisait des chef-d’œuvres inimitables. En réintroduisant la dégradation, par un long et patient labeur, dans la réalisation de mes images, je me préserve d’une tentation technophile qui voudrait cantonner la photographie numérique à la sécheresse, la froideur, la facilité, la rapidité et l’éternité.
Je m’attache donc à visiter et revisiter chacune de mes images, empruntant parfois à d’autres, fusionnant des espaces, combinant des possibles, offrant au rêve, caressant des instants, laissant des traces et préservant des indices.
« Et le moindre moment d'un bonheur souhaité, vaut mieux qu'une si froide et vaine éternité. » Pierre Corneille |